# L'IA va-t-elle me rendre bête ?
Une peur qui n'est pas nouvelle
Quand l'écriture est apparue, Platon s'en est méfié. Dans le Phèdre, il fait dire à Socrate que l'écriture allait affaiblir la mémoire — qu'on confierait au papier ce qu'on avait avant en tête, et qu'on perdrait peu à peu la capacité de se souvenir. Vingt-cinq siècles plus tard, on a fait pareil avec l'imprimerie, la radio, la télévision, internet, le GPS. À chaque fois, la même angoisse : si la machine fait à ma place, je vais oublier comment faire. Et à chaque fois, la même réponse partielle : oui, on a perdu certaines compétences (qui se souvient encore de 30 numéros de téléphone par cœur ?), mais on en a gagné d'autres. La question n'est donc pas « est-ce qu'on perd quelque chose ? », c'est « est-ce qu'on perd la bonne chose ? ».
Ce que la science dit (et ne dit pas)
Les études sur l'effet du GPS sur l'orientation montrent quelque chose d'intéressant : oui, les chauffeurs qui utilisent constamment le GPS ont une moins bonne mémoire spatiale que ceux qui ne l'utilisent jamais. Mais cet effet disparaît dès qu'ils reprennent l'habitude de s'orienter eux-mêmes de temps en temps. Le cerveau n'est pas un muscle qui s'atrophie définitivement — c'est un système plastique qui se réajuste à l'usage qu'on en fait. Pour l'IA, on n'a pas encore beaucoup de recul (les outils comme ChatGPT existent depuis quelques années à peine). Mais les premières études vont dans le même sens : l'usage modéré et conscient ne diminue pas les capacités cognitives. L'usage intensif et passif, en revanche, peut effectivement émousser certaines aptitudes — surtout chez les utilisateurs très jeunes qui n'ont jamais appris sans assistance.
Le vrai risque : l'effort qui s'évapore
Le risque réel n'est pas de devenir bête. C'est plus subtil : c'est de se priver de l'effort. Or l'effort, c'est précisément ce qui fait grandir une compétence. Quand on cherche une réponse pendant 20 minutes plutôt que de la demander à ChatGPT, on construit quelque chose dans son cerveau que l'usage de l'IA ne construira jamais : la capacité de chercher. Imaginez un randonneur qui ne marche plus que sur des tapis roulants. Il arrive aux mêmes endroits, mais il a perdu ses jambes. L'IA peut produire le même effet sur certaines facultés mentales si on s'en sert sans discernement — pas parce qu'elle est mauvaise, mais parce qu'elle nous épargne l'effort qui rend l'esprit fort.
Le bon usage : déléguer le routinier, garder le difficile
La règle la plus simple est aussi la plus utile : déléguez à l'IA les tâches routinières et fatigantes, gardez pour vous celles qui vous nourrissent. Demander à ChatGPT de mettre en forme un courrier administratif ennuyeux ? Excellent usage. Lui faire résumer une notice de médicament en jargon pour la rendre lisible ? Très bien. Lui faire rédiger entièrement la lettre que vous voulez écrire à votre petit-fils pour son anniversaire ? Ce serait dommage. Pas parce que c'est mal, mais parce que vous vous priveriez du plaisir et du sens de cet acte. La lettre faite par l'IA arrivera ; la vôtre touchera.
Trois habitudes pour rester en forme intellectuelle
Quelques principes simples pour profiter de l'IA sans s'y abandonner. D'abord, posez-vous la question avant l'IA : avant de demander à ChatGPT, prenez 30 secondes pour formuler votre propre réponse, même approximative — cet exercice maintient les muscles de la pensée. Ensuite, gardez des activités sans IA dans votre semaine : la marche sans GPS dans un quartier que vous connaissez, la lecture d'un livre papier, la conversation longue avec un proche, le calcul mental pour faire vos comptes — ces îlots de pensée non assistée valent de l'or. Enfin, défiez parfois la réponse de l'IA : demandez-vous si c'est juste, si ça correspond vraiment à votre situation. L'IA propose, vous décidez. C'est cette décision qui vous appartient — ne la cédez pas.
L'IA comme miroir, pas comme prothèse
La meilleure image n'est peut-être pas celle de l'outil. C'est celle du miroir : l'IA vous renvoie une version moyenne, lissée, de ce qui se dit sur un sujet. Elle peut vous aider à formuler ce que vous pensez déjà confusément, à trouver les bons mots, à structurer une idée. Mais elle ne pense pas pour vous — elle pense à côté de vous. Utilisée comme miroir, elle vous rend plus clair. Utilisée comme prothèse, elle peut vous rendre dépendant. La différence n'est pas dans l'outil — elle est dans la façon de s'en servir. Vous n'avez aucune raison de devenir bête à cause de l'IA, sauf si vous lui demandez de penser à votre place tout le temps. Et ça, vous êtes parfaitement capable de ne pas le faire.